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19 septembre 2011 1 19 /09 /septembre /2011 14:41

Quand j'ai demandé à Camille si elle était d'accord pour m'accorder une interview, elle m'a répondu "pas de problème, je suis au taquet". C'est ce que j'aime chez elle, elle est vivante, naturelle et passionnée. Cette cinéaste militante se donne à fond : écorchée vive, elle n'a de cesse de partager et témoigner de ce qu'elle a vu pour essayer de faire bouger les consciences. Mais avoir un métier comme le sien n'est pas chose aisée quand on le fait avec le coeur et les trippes. C'est avec respect et admiration que je tiens à la remercier de m'avoir accordé un peu de son temps, et je ne peux vous cacher l'enthousiasme avec lequel je vous propose aujourd'hui de faire connaissance avec cette femme courageuse et déterminée. Bonne lecture à tous! 

Peux tu te présenter en quelques mots?

Je suis Camille de Vitry, cinéaste, le mot ne me fait plus peur depuis "comme un écho" ma première fiction que j'ai tourné pour le cinéma en qualité cinématographique. Et quelle fiction !

Une semaine de tournage avec 30 figurants en costumes "d'époque", 3000€ de budget (quand j'annonce ça tous les producteurs du monde se suicident collectivement!)... De nombreux plans tournés dans Paris en profitant des caméras de Télébocal*, que je braquais le week-end, et surtout une enquête historique acharnée sur des années enfouies au sein de la fondation Adolphe Thiers - la droite de la droite ! - et des archives militaires de l'armée de Terre à Vincennes, entre autres musées & bibliothèques .

Ce film est le fruit de 17 ans de gestation, au cours desquels j'ai vécu mes propres expériences et réaliser de très nombreux reportage. Mais mon aventure au Mali est certainement celle qui m'a le plus marquée.

Avec l'appui total de la commune de Sadiola dont j'ai mesuré le pouvoir : nous avons fait plier les exploitants miniers du site et obtenu la tenue du premier atelier de concertation en Afrique de l'Ouest entre exploitants miniers et populations locales. De là est né "le prix de l'or", un diptyque documentaire sur cette gigantesque mine d'or de Sadiola, a fait le tour du monde dans les festivals trop polémique, jamais diffusé, comme tous mes documentaires jusqu’à présent…

J'en ai aussi écrit un roman, "l'or nègre", en téléchargement gratuit sur le site de tahin-partyje m'assois sur les droits d'auteur, le but est la diffusion maximale, surtout en Afrique où les députés se mettent à interpeller les ministres concernés…

 

Après "l'or nègre" et 4 tentatives d'assassinat au Mali - on ne dérange pas impunément de tels intérêts ! - je me suis demandé : que faire maintenant ? Surtout que j'ai maintenant un petit garçon de 6 ans que j'élève seule, je ne peux plus risquer ma peau dans de tels périples.

 
C'était 2011, les 140 ans de la Commune, et je bossais en CDD à Télébocal…

 

J'ai posé une semaine de congés sans solde et tourné "Comme un Écho" sur une base participative dans le XXe arrdt de Paris. Et je me suis fait vire à la fin de mon CDD pour esprit d'indépendance… Télébocal mon cul !

 

Pourquoi ce film sur la Commune ? Je vais te dire un secret que j'ai raconté aux figurants au cours du tournage : il y a très longtemps, peut-être en 1995, je me promenais avec mon amoureux au bas du Mont-Valérien. Nous avions pris la pente la plus raide, celle qui donne directement sur Paris.

Je remontais dans l'herbe folle, hors de tout sentier, quand j'ai entendu des tirs des explosions des cris des pleurs…C'était si fort que je me suis bouché les oreilles et me suis mise à courir pour que Pierre ne me voit pas. Je pleurais, c'était insupportable.

Quand j'arrive au bas du fort, sur l'arrête vive braquée sur Paris et sur le flanc une date gravée dans la pierre : 1842. Je me suis demandée ce qu'il s'est-il passé là, à cette date, à cet endroit. Et c'est sans gêne, la semaine suivante, j'ai écrit au commandant du fort qui m'a reçue très sympathiquement…

 

il s'appelait Sybille(orthographe fausse), ça ne s'invente pas et ça ne s'oublie pas.

Il m'a expliqué que le fort avait essentiellement servi à lutter contre Paris, pendant la Commune. La fréquence de tirs du fort était trois fois plus intense que pendant la guerre de 1870-71 contre les Allemands, et cette fois-ci le fort ne tirait plus des boulets mais des OBUS explosifs et incendiaires ! ! ! Le fort a ravagé l'ouest parisien !!! Même l'arc de Triomphe a été abîmé !

 

(il a été restauré dans les années 1980 je crois pour "réparer les outrages du temps") Voilà pourquoi je me suis enragée sur la Commune de Paris 1871 ! ! !

 

Donc en fait si je comprends bien, c'est une balade avec ton amoureux qui a déclenché cette merveilleuse aventure. Tu me dis que la participation des acteurs était basée sur le volontariat, le tournage s'est passé comment? Tu as eu des subvention?

Le tournage s'est merveilleusement passé. Par chance mon patron avait pris une semaine de vacances cette semaine-là - la première semaine des vacances d'avril - et j'avais les coudées franches.

 

Tout les matins j'ouvrais le local de Télébocal*, je m'installais et j'attendais les figurants. Ma précieuse assistante Catherine Gégout, retraitée de la mairie du XXe qui nous a obtenu TOUTES les autorisations de tournage ainsi que 3m3 de pavés du service de la voirie, me rejoignait tôt et costumait les figurants qui arrivaient.
Ambiance participative, extraordinaire, un film en état de grâce: tous bénévoles, tous militants, tous motivés, de grands noms comme Julien Bayou…Chacun notait ses journées de présence sur un tableau affiché dans l'entrée, s'il y a bénéfice on partagera au prorata des journées de chacun et du matos engagé pour les techniciens.

Nous avons fonctionné avec deux équipes de tournages, j'ai distribué un jeu de reproductions de gravures des scènes que nous allions tourner - 1789, 1830, 1848, 1871… - pour chaque figurant, ensuite j'expliquais les circonstances de la scène que nous allions tourner, je mettais des mots dans la bouche de chacun.

 

Mais ce sont les enfants qui m'ont le plus bluffée : des gamins de 6, 8, 11 ans qui jouent trois fois la même scène avec les mêmes mots et les mêmes gestes.

2 femmes enceintes sur ce tournage, la première a accouché en plein milieu, la 2e quelques jours plus tard, de 2 beaux garçons joufflus et vagissants… ça leur fera des souvenirs aux gamins plus tard !!!

Sinon, peau de balle pour les subventions.

 

Et tu comptes tenter de le projeter en salles ?


Bonne question ! Déjà, je le propose à Arte, je compte le proposer à MK2 aussi. 1h21mn c'est un bon format ciné, non ? on pourrait passer 'la Marseillaise" en intro, en version sénégalaise, sans visa, prix Très d'Esprit au festival international des Trèscourts.

Je crois que tu as fais des étude dans l'audiovisuel, pourquoi avoir choisi de travailler en free lance et faire des film engagés plutôt que de choisir la "facilité" et te mettre à l'abri?

J'ai commencé par la facilité ! j'assurais la communication d'une holding d'ingénierie internationale en sortant de l'école. Et puis un jour j'ai vu des drapeaux rouges sur l'église St Bernard dans le 18e…J'ai aussitôt pensé à la Commune ! St Bernard était un club révolutionnaire !!! Je suis rentrée… J'ai mis un pied dans l'église, deux pieds dans la lutte, trois pieds en Afrique…

Je me suis engagée corps et âme quand les grévistes de la faim de St Bernard ont été hospitalisés d'urgence au terme d'un mois de jeûne, perfusés sous menottes !!! Un mort de grève de la faim ça fait tâche au pays des droits de l'homme ! C'était en 1996, j'avais un salaire à 5 chiffres…

J'ai tourné en rond toute la journée, comme une bête fauve.

Le lendemain je sautais sur mon vélo et rejoignait l'église en proposant un jeûne de solidarité avec les grévistes de la faim. j'étais la première ! Le lendemain nous étions 10, le surlendemain 100… Toute la gauche plurielle a défilé dans l'église : Ariane Mnouchkine, Emmanuelle Béart - très jolie sans maquillage. Je passais tout le temps aux infos, du coup le holding d'ingénierie ne fit plus jamais appel à mes services. Ils m'ont vu venir avant moi : je n'allais pas laisser passer les documents qu'on me communiquait - regardez le bel oléoduc qu'on pose au Gabon… - sans les dupliquer, c'est certain !

Alors je me suis engagée totalement et rédhibitoirement, j'ai crevé de faim plus qu'à mon tour mais maintenant je me sens sortie de la galère.

 

Donc ton engagement vient de l'occupation de l'église St Bernard. Tu me parles beaucoup de l’Afrique aussi, ton intérêt pour ce continent vient de la aussi?

 

Oui, après l'évacuation de l'église j'ai repris la caméra. Quand Séma Camara, un des 10 grévistes, a été à son tour expulsé en 1997 j'ai sauté dans un avion pour le Mali, et j'ai découvert un univers féerique : l'Afrique ! J'ai réalisé "Parti les Mains Vides", projeté en 1998 sur le portail de l'église St Bernard pour le 2e anniversaire de l'évacuation, puis écrit "hakiré do djiké", la mémoire et l'espoir en dialecte sooninké, je suis partie me plonger pendant 3 mois dans un village sooninké pour ausculter la mémoire des vieux, l'espoir des jeunes, quand arriva la fête de Tabaski- où je m'éclipsai de ce tournage pour sauter dans un camion qui descendait de Kayes à Sadiola- du coup ce tournage est resté dans les tiroirs. Ça sera mon prochain film !
Ensuite je ferai bien un film sur Blanqui, tiens ! Auguste Blanqui surnommé "l'Enfermé", héros révolutionnaire, théoricien de l'insurrection depuis ses prisons …

Ça dois pas être évident tout les jours avec un enfant à élever seule. Comment tu arrives à rester motivé? Qu'est ce qui te fais courir?

Heu… Je ne sais pas. L'espoir ? La colère ? le désir de partager mes connaissances, le désir de résistance ?

Pour tout te dire à la fin du mois d'avril 2011 - heureusement Félix était en vacances à Marseille avec son père - je me suis évanouie de faim (!). Je n'avais plus un rond pour bouffer. Tout le fric était parti dans le tournage de "Comme un Écho".
Mais maintenant mes allocations sont rétablies, j'ai eu un retour de 4000€ (!) que j'ai dilapidé en quelques jours - si si - et je percevrai non seulement mes allocs mais les ASSEDIC donc je suis tranquille pour 6 mois - le temps que je vende "comme un écho" pour financer "Hakiré". J'ai la chance d'habiter au cœur de Paris et d'être propriétaire de mon appt - je rembourse encore 450€ de crédit par mois mais pour Paris c'est un loyer ridicule ! A 2 pas du marché d'Aligre, le marché de fruits et légumes le moins cher de Paris & banlieue ! A 2 pas de la gare de Lyon aussi, du RER, de Roissy, de Marseille, de l'Afrique…
Donc ça baigne et le père de Félix m'aide en cas de besoins.

Et ton fils, tu le fais participer à ton engagement? Comment interprète t'il ton engagement?

Il chante "la Commune n'est pas moooooorte !".

C'est le plus fier du monde ! 2 jours après la rentrée il m'a foncé dessus "alors il est fini ton film ?" et je lui ai montré le premier dvd gravé. Il me l'a arraché des mains, et retourné dans l'école et l'a offert au directeur stupéfait :
"C'est le film de maman."
- Ha bon ça parle de quoi ?
- C'est la guerre des riches contres les pauvres."
Il a tout compris. Et si un enfant de 6 ans a compris, tout le monde comprendra !

Au fait Comme Un écho, le titre t'es venu comment?

 

C'est bien un écho de l'Histoire que j'ai entendu au Mont-valérien, non ? Surtout ce film interrogenotre république actuelle à travers l'histoire, comme un écho des luttes anciennes et de la mobilisation toujours nécessaire…
J'ai écrit : "comme un écho, des vieilles pierres de la capitales sourdent les révoltes anciennes"

 

On peut voir tes films où? Et pour le DVD, il sera possible de s'en procurer?

Où : le 23 septembre à 20h au café La Commune, 3 rue d'Aligre
ou le 24 septembre à 20h impasse Crozatier en plein air. (au pire s'il pleut à verses il y aura très peu de monde, j'annule la diffusion dans l'impasse et je présente le film chez moi)
Je distribue gratuitement à qui veut la 1e fournée de dvd, 150 gravés manque de bol je me suis emportée - on ne se refait pas- sinon il faudra attendre la diffusion sur ARTE qui ne devrait pas refuser : les 140 ans de la Commune c'est maintenant !

Juste une dernière question... Est ce que tu as un conseil à donner à ceux qui voudrait suivre ton exemple?


heu… INDIGNEZ-VOUS ! Tel Stephan Hessel que j'ai eu le privilège de rencontrer à l'église St Bernard. Vigilance démocratique ! ! !

Faut vraiment que je l'interview M Hessel vous me le citez tous en exemple !


C'est un exemple ! Une lumière sur l'humanité ! Un phare !!! Par son vécu, ses engagements, ses prises de position publiques…
Il y a aussi Albert Jacquart que j'admire beaucoup
Lucie Aubrac que j'ai eu le privilège de rencontrer à plusieurs reprise… Elle m'a remis en personne le fameux appel : "créer, c'est résister. Résister c'est créer." Forcément ça motive ! Même si je dois m'évanouir de faim parfois…


Retrouvez tous les documentaires de Camille de Vitry sur dailymotion 

 

 

*Télé Bocal est une chaîne de télévision associative locale d'Île-de-France, produite par l'association du même nom, et partageant le canal 21 de la TNT francilienne avec d'autres chaînes locales (source Wikipédia)

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Published by la bulle de Mimine - dans L'interview de la semaine
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